Les Canadas vus par les Canadiens 1750-1860Division des archives de l'Université de MontréalModéliser le changement - Les voies du français
Le français du Canada dans sa diversité


Le français de l’Acadie et de la vallée du Saint-Laurent constituent les sources du français canadien, tel qu’il est aujourd’hui parlé. À peine 10 000 immigrants se sont installés en Nouvelle-France (Charbonneau et Guillemette 1994; Mathieu 2001), en provenance principalement de trois régions : Poitou-Aunis-Saintonge (31,5%), Normandie-Perche (24,9%) et Ile-de-France (20,1%). Ce sont donc ces premiers immigrants qui constituent la principale source de diffusion du français dans toute l’Amérique du Nord.

À partir de la vallée du Saint-Laurent, le français s’est répandu vers l’Ouest. Déjà en 1701, Lamothe-Cadillac fonde la colonie du Détroit. Durant le XVIIIe siècle mais surtout au XIXe siècle, des francophones de la vallée du Saint-Laurent s’installent dans la région des Grands Lacs puis plus à l’Ouest, au Manitoba, en Saskatchewan et en Alberta. Au Sud de Détroit, la région de Saint-Louis compte aussi des francophones, attirés dès le XVIIIe siècle par le commerce des fourrures. Dès le milieu du XIXe siècle, des milliers de Québécois sont drainés par les usines de textile de la Nouvelle-Angleterre et par l’industrie du bois et l’agriculture dans le Michigan et en Ontario. À partir de l’Acadie, on connaît bien la migration forcée de milliers d’Acadiens le long des côtes du Nord des Etats-Unis mais surtout vers la Louisiane au XVIIIe siècle.


Gravure intitulée La danse ronde. Vers 1807. Par George Heriot (dessinateur) et Joseph Constantine Stadler (graveur).
Quel français parlaient ces premiers colons? On connaît peu de choses de ce français, sinon par les commentaires de voyageurs de passage en Nouvelle-France et par les documents qui nous sont parvenus par des scripteurs de l’époque (voir Caron 1998, Martineau 2006, Juneau et Poirier 1973). En ce sens, les documents qui se trouvent sur le site Les Canadas vus par les Canadiens sont précieux pour retracer le français du Canada à date ancienne.


Ce qui semble faire l’objet d’un consensus, c’est que le français parlé en Nouvelle-France, tout au moins dans la vallée du Saint-Laurent, n’était pas une tour de Babel, avec différents patois ou dialectes incompréhensibles les uns aux autres (Asselin et McLaughlin 1994). Comment ont-ils dès lors pu avoir accès à un français relativement nivelé par rapport aux différences dialectales? Avant même leur départ, les colons ont dû être en contact avec un français régional assez semblable à celui qui avait cours à Paris (cf. le débat entourant cette hypothèse, dans Mougeon et Beniak 1994; voir aussi Barbaud 1984). C’est l’hypothèse avancée par Morin (2002), entre autres, et qui expliquerait en partie pourquoi il y aurait eu uniformisation rapide des dialectes dans la vallée du Saint-Laurent alors que cette uniformisation s’est produite beaucoup plus tard en France, au moment de la scolarisation obligatoire au XIXe siècle (Furet et Ozouf 1977) puis de la première guerre mondiale.

Comme les autres français de la francophonie, le français canadien se distingue par des particularités développées au cours de son histoire : des archaïsmes, des emprunts aux langues qu’il a côtoyées, et des innovations. Bien sûr, le fonds est commun à tous les dialectes français de la francophonie mais certains mots et tournures de phrase et un accent distinguent le français canadien.

Des archaïsmes lexicaux- les vieux mots qui ont immigré en Nouvelle-France au moment de la colonisation , certains ont encore cours aujourd’hui en français du Canada. On pense entre autres à grafigner « égratigner », niaiser « perdre son temps », couverte « couverture » encore employées aujourd’hui. La grammaire du français du Canada a aussi conservé certaines tournures de l’époque classique. C’est le cas de l’emploi de pas avec un autre adverbe négatif comme dans « Je veux pas rien te dire ». La deuxième négation n’annule pas ici la première et l’ensemble de la phrase demeure négative. On peut aussi mentionner l’emploi de la particule interrogative –tu comme dans Je parle-tu tout de suite? À l’origine, la particule se prononce –ti et le français canadien innovera en modifiant la prononciation.


Amérindiens de l’Amérique du nord. Vers 1807. Par George Heriot (dessinateur) et Joseph Constantine Stadler (graveur)
Alors que le contact a souvent été étroit entre les peuples amérindiens et les Français, la langue en garde peu de souvenirs. Quelques mots amérindiens sont passés dans le français canadien, atoca, carcajou mais c’est surtout la toponymie qui a conservé des traces du contact des langues. On pense bien sûr à Québec « là où le fleuve devient plus étroit », à Gaspé « extrémité », Canada « village » mais l’ensemble du territoire de ce qui était la Nouvelle-France a conservé des traces de la présence des peuples des Premières Nations.


Le contact avec l’anglais a laissé plus de traces, dans le vocabulaire et dans la grammaire. Dès la Conquête britannique en 1763, et sans doute déjà un peu avant, les termes anglais apparaissent dans le lexique français du Canada. On pense à la bécosse, si transformée qu’on a peine à y reconnaître la back-house d’origine. Ce contact étroit avec une autre langue, dominante au Canada, en Amérique et qui gagne en importance dans les communications internationales, a pour conséquence une plus grande perméabilité du lexique français; on trouve sans difficulté une longue liste de termes anglais dans toutes les sphères de la vie : hamburger, set, fun, brake, cool, etc. Plusieurs des anglicismes sont intégrés phonologiquement et sont prononcés à la française, quand ils ne sont pas en forte concurrence avec le terme français, aussi bien implanté : e-mail/courriel; charter/vol nolisé.

L’intégration d’anglicismes grammaticaux est beaucoup moins importante et souvent, beaucoup plus difficile à déceler. Il est vrai que dans les communautés francophones hors Québec on observe souvent l’emploi de la particule discursive anglaise so (EX. Je l’ai vu so je suis allée lui parler) qui obéit aux mêmes principes français que l’emploi avec la particule française alors. Dans certaines communautés où le français est particulièrement minoritaire, il y a bien des structures qui doivent tout au contact de langue comme « Je suis froid » pour « J’ai froid ». Mais pour une structure d’origine clairement anglaise, plusieurs autres ont un statut incertain, peut-être archaïsme aujourd’hui disparu du français hexagonal ou innovation due à l’anglais. Ainsi, la tournure le gars que je vis avec ressemble à la fois à la tournure anglaise the guy I live with et à la tournure bien française où une préposition est employée de façon adverbiale le gars que je vote pour.

Le français canadien a-t-il innové? Sans aucun doute dans le lexique. Pensons entre autres à motoneige, covoiturage, et plus récemment au courriel et au pourriel. En grammaire, l’innovation est difficile à cerner parce que cela signifie, pour le chercheur, une investigation pointue pour vérifier que la structure n’existe pas à date ancienne dans la langue. Il semble que la structure infinitive hypothétique du type Avoir su, je ne serais pas venu (« Si j’avais su, je ne serais pas venu ») SOIT bien typique du français canadien.

Quel est l’avenir du français canadien? Personne ne peut le prévoir avec certitude. Le Québec s’impose de plus en plus comme un partenaire majeur au sein des pays francophones et joue un rôle de pionnier dans plusieurs domaines; l’Office de la langue française au Québec (OLFQ) a ainsi mis en ligne le Grand Dictionnaire terminologique.

France Martineau
Université d’Ottawa
Directrice du projet Modéliser le changement : les voies du français (GTRC/CRSH)

Références

Asselin, Claire, et Anne McLaughlin. 1994. Les immigrants en Nouvelle-France au XVIIe siècle parlaient-ils français?. In Les Origines du français québécois, éd. Raymond Mougeon et Édouard Béniak, 101-130. Sainte-Foy : Presses de l’Université Laval.

Barbaud, Philippe. 1984. Le Choc des patois en Nouvelle-France. Essai sur l’histoire de la francisition au Canada. Québec : Presses de l’Université du Québec.

Caron-Leclerc, Marie-France. 1998. Les témoignages anciens sur le français du Canada (du XVIIe au XIXe siècle) : édition critique et analyse. Thèse de Ph.D., U. Laval.

Charbonneau, Hubert, et André Guillemette. 1994. Les Pionniers du Canada au 17e s. In Les origines du français québécois, éd. Raymond Mougeon et Édouard Béniak, 59-78. Québec: Les Presses de l’Université Laval.

Mathieu, Jacques. 2001. La Nouvelle-France. Les français en Amérique du Nord, XVIe-XVIIIe siècle. Sainte-Foy (Québec) : Les Presses de l’Université Laval.

Furet, F., et J. Ozouf. 1977. Lire et écrire. L’alphabétisation des Français de Calvin à Jules Ferry. Paris : Les Éditions de Minuit.

Juneau, Marcel, et Claude Poirier. 1973. Le livre de comptes d’un meunier québécois. Presses de l’Université Laval.

Martineau, France. 2006. « Perspectives sur le changement linguistique : aux sources du français canadien », Revue canadienne de linguistique, numéro spécial pour le 50e anniversaire de la revue, vol. 50, numéros 1-4, 2006, p. 1001-1040.

Morin, Yves Charles. 2002. Les premiers immigrants et la prononciation du français au Québec. Revue québécoise de linguistique 31.1 : 39-78.

Mougeon, Raymond, et Édouard Béniak. 1994. Les Origines du français québécois. Québec : Presses de l’Université Laval.

Valdman, Albert, Julie Auger et Deborah Piston-Haller (dir.). 2005. Le Français en Amérique du Nord : état présent, Québec, Presses de l’Université Laval.